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Le temps de courir

On raconte que bien des Africains arrivant à Paris pour la première fois sont restés perplexes devant les pas pressés de la foule. Qu’elle devait être importante la raison provoquant une telle hâte à se précipiter vers un but aussi mystérieux qu’urgent ! Ce but ne devait certainement souffrir aucun retard.

Exilé involontaire en région parisienne pendant quelque temps, je me souviens avoir aussi été frappé par cette hâte à ne perdre aucune minute d’un temps précieux… avant d’y succomber à mon tour. Il faut partir à temps, choisir le parcours le moins encombré, arriver à temps, avant de recommencer en sens inverse.

Le syndrome a gagné l’ensemble du territoire français. Quand est né le projet de ralentir de 10 km/h la course à la rapidité sur les routes, la fronde s’est enflammée. Ralentir ? Et comment vais-je survivre moi, au fond de ma campagne ? Ne savent-ils pas à Paris que je dois faire vite ? Si eux pressent le pas, moi je dois rouler vite, encore plus vite qu’eux ! Il me faut gagner du temps si je veux pouvoir souffler un peu en m’offrant quelques loisirs.

Souffler un peu pour échapper à la course… Bonne idée ! Quoi de mieux que prendre le temps de découvrir les merveilles des paysages, l’infinie variété de la vie animale ou végétale ? Les randonnées en sont une magnifique occasion. Randonnées dites-vous ? Ah, ce truc pour retraités tranquilles ou familles avec enfants en bas âge, vous voulez rire. Nous il nous faut du plus dynamique.

Dans un passé encore récent le footing séduisit par son côté gym douce. Le footing devint jogging sans qu’on ait su distinguer clairement l’un de l’autre, avant d’être supplanté par le running. Toujours plus tendance, toujours plus sportif, toujours plus cher aussi.

Car à chaque nom nouveau, équipement nouveau. Il est impératif de rester dans la course. La tendance étant de courir utile, ce doit être l’occasion de contrôler respiration, rythme cardiaque et tension artérielle. Impératif aussi de vérifier vitesse et km parcourus ; on n’est pas là pour lambiner ! Etrange remède censé pallier la course effrénée des journées de travail…

Quitte à transpirer, pourquoi ne pas viser encore plus haut ? Combinant running et belle nature, les trails nous tendent les bras. Pourquoi pas ? Pourquoi pas quand on peut le pratiquer comme un ressourcement ? Un ressourcement libéré de la tyrannie des chiffres et des performances à réaliser. Libéré du souci d’horaire à respecter, de vitesse à améliorer, de classement à atteindre.  

Les performances, ce n’était pas trop le truc de Jésus. Il disait : « Il y a des derniers qui seront premiers et des premiers qui seront derniers » (Luc 13:30). Une façon d’alerter sur notre tendance  à nous tromper d’objectif dans nos activités. C’était déjà le souci de Moïse s’adressant à Dieu : « Enseigne-nous à bien compter nos jours » (Psaume 90:12). Façon de dire « Apprends-nous à construire notre vie en utilisant notre temps avec sagesse ».

Pierre Lugbull